Quelques énigmes autour du vieillissement en entrepreneuriat

Par Joëlle Bissonnette, professeure, responsable de l’axe « Entrepreneuriat dans les marges »

Il y a de ces réalités que nous préférons occulter. Le vieillissement en est une, du moins au Québec et sûrement dans sa culture entrepreneuriale. Nous vieillissons toute notre vie, mais force est d’admettre que le vieillissement devient problématique, dans certains milieux, à mesure que nous avançons en âge. Nous oublions alors que c’est un privilège de vieillir. Je vous partage ici quelques questions, ou énigmes, que ce thème a suscitées chez moi et qui ont conduit au projet de recherche que je poursuis.

Dans nos esprits, l’entrepreneuriat est associé à l’énergie, à la fougue, à l’audace et à l’optimisme qu’on attribue à la jeunesse. Dans un article de L’Actualité, en 2014, Pierre Duhamel relevait un mythe à l’égard de l’âge et de l’entrepreneuriat : « On a tous en tête cette image d’un Mark Zuckerberg qui crée Facebook à partirdu campus universitaire d’Harvard, ou du jeune Steve Jobs qui fonde Apple à l’âge de 21 ans. On en trouve beaucoup, de jeunes entrepreneurs au début de la vingtaine, mais il y en a beaucoup plus qui vont créer leur entreprise entre 35 et 45 ans. […] La population vieillit ; les nouveaux entrepreneurs aussi. » Dix ans plus tard, je me rends compte en abordant le sujet avec mes jeunes étudiant·es en entrepreneuriat que les perceptions n’ont guère changé, d’où ma première énigme : comment envisage-t-on le vieillissement en entrepreneuriat?

Depuis quelques années, je poursuis des recherches auprès de femmes entrepreneures, pour constater qu’être entrepreneure, c’est souvent faire des choix qui se distinguent de ceux qui sont plus majoritairement promus, reconnus et soutenus dans la culture entrepreneuriale. Sans qu’il n’y ait qu’un seul modèle d’entrepreneuriat chez les femmes, plusieurs constatent entre elles qu’elles font plus souvent le choix d’avoir une entreprise de petite taille, à échelle humaine, dans les secteurs des services ; de tisser des réseaux de collaboration, de s’entraider et de partager, plutôt que de compétitionner et d’accumuler, pour des raisons de culture ou des valeurs qu’elles portent. Mais ces choix se traduisent bien souvent par un moindre accès au financement, tant autonome que bancaire et public. Ce moindre accès au financement et la surcharge de travail qu’elle entraîne peut conduire à certaines difficultés à envisager de nouvelles étapes de vie, que ce soit un ralentissement dans la carrière, un congé de maternité, la transmission de son entreprise ou la retraite. Au contact de ces femmes, une seconde question m’est venue : Comment envisage-t-on le vieillissement comme femme entrepreneure?

Mes recherches auprès des femmes entrepreneures prennent racine dans le milieu de la musique. Ce milieu – comme plusieurs autres – est teinté par un mythe de la jeunesse et, par conséquent, par un certain âgisme. On n’a qu’à penser à tous ces artistes morts avant 40, voire avant 30 ans (cf. le Club des 27 ou Forever 27) et à tous ceux qui, sans mourir, ont l’air éternellement jeunes. On s’attend des personnes qui évoluent en musique, peu importe leur métier, qu’elles « restent jeunes ». Or, les femmes seraient plus fortement soumises à ces attentes, selon plusieurs de celles que j’ai rencontrées dans le milieu de la musique, ce que corroborent certaines chercheuses (voir Ros Jennings et Abigail Gardner, notamment). Comme le formulait une des femmes artistes-entrepreneures que j’ai interrogées :

[…] des modèles de femmes matures qui ont des carrières florissantes en musique, tu sais, en vieillissant, il n’y en a pas beaucoup.

D’où la troisième énigme qui m’habite et que je cherche à résoudre depuis quelques mois, à la rencontre de femmes entrepreneures en musique : Comment envisage-t-on le vieillissement comme femme entrepreneure en musique?

Je rencontre ainsi des femmes fascinantes de tous les âges qui s’ouvrent à moi sur le thème de leur vieillissement, celui qu’elles anticipent, celui qu’elles sont en train de vivre, celui qu’elles ont vécu. Leur récit est souvent préoccupant, comme en attestent ces quelques exemples.

Vieillir comme femme entrepreneure en musique, c’est Suzanne qui, après des décennies à bâtir des carrières d’artistes en musique et à laisser ces artistes aller vers d’autres horizons quand ils sont prêts, sans rien attendre en retour, n’a pas accumulé de catalogue d’artistes ni de revenus. Elle accepte aujourd’hui une vie modeste sur le plan monétaire, au point qu’elle peine à se payer des billets pour les spectacles des artistes dont elle a participé à l’éclosion de la carrière. C’est Noémie, artiste-entrepreneure mère de trois enfants, qui a toujours « caché ou dénigré » son expérience professionnelle au lieu de la valoriser, qui a même caché sa maternité au prix de gros efforts pour avoir l’air d’être de la relève, parce qu’avoir de l’expérience, parce qu’être mère, ça ne fait pas jeune, ça ne fait pas « dans le coup ». C’est Marjorie, qui sentait l’impératif de faire croître son entreprise, de travailler avec plus d’artistes, de leur faire faire plus de spectacles, plus de revenus. Autrement dit, elle a tenté d’adhérer à certains critères de croissance qui ne correspondaient pas à ce qui comptait réellement pour elle – le contact avec les artistes, avec la musique – et qui, en avançant en âge, s’est butée à un épuisement professionnel et s’est résolue à cesser les activités de son entreprise. Elle raconte :

Ma business montait, mais moi je descendais. Je n’ai pas pu continuer. Elle est devenue trop grosse pour ce que moi j’étais capable de soutenir.

Souvent mères ou envisageant de le devenir, engagées dans leur milieu professionnel et dévouées à leur entreprise, elles ont souvent de la difficulté à tout concilier, incluant leur santé. Comme l’exprime une entrepreneure :

Si j‘avais eu des enfants, je n’aurais jamais pu faire tout ce que je fais! Je ne sais pas comment font celles qui ont des enfants!

Mais vieillir comme femme entrepreneure, c’est aussi, dans les mots de celles que j’ai interrogées, prendre de la perspective, du bagage, du recul, du discernement, de la sagesse. Vieillir en vient pour certaines, trop souvent après s’être relevées d’une crise, d’un épuisement, d’une forte remise en question, à être l’occasion de ralentir, de changer d’objectif et de chercher à faire plus attention à elles et à leurs paires. Le vieillissement les amène à s’entraider, à valoriser leur expertise, à reconnaître et transmettre leur expérience et, ce faisant, à transformer le milieu… à le « féminiser », selon certaines.

Mais comment faire pour que ce « changement d’objectif » ne se fasse pas au prix des difficultés vécues par plusieurs d’entre elles? Comment rendre le milieu entrepreneurial, et celui de la musique, plus accueillants des vieillissements de toutes les personnes qui les habitent? Ce sont les énigmes que je cherche à résoudre et à propos desquelles j’ai hâte d’échanger avec vous prochainement! Et vous, comment vieillissent les entrepreneur·es que vous rencontrez?