Suggestion de lecture: Unflattening ou une invitation à « désaplatir » sa pensée
Par Margie D’Anjou, doctorante en administration à l’ESG UQAM et membre de la Chaire Entrepreneuriat, Altérité et Société.

Depuis le début de mon parcours doctoral, j’ai un intérêt marqué pour la diffusion de la recherche au-delà des cadres académiques. L’utilisation du dessin sous la forme du roman graphique ou de la bande dessinée pour rendre compte de ma recherche est d’ailleurs un projet qui m’est cher.
En janvier dernier, alors que j’explorais de nouvelles méthodologies créatives pour ma demande de certification éthique, j’ai eu le plaisir de découvrir une thèse complètement présentée sous la forme d’une bande dessinée : Unflattening (Sousanis, 2015). La lecture de cette œuvre graphique/académique m’a tellement emballée que j’ai décidé de partager ma découverte avec vous.
Déjà, le titre est curieux. Je traduis unflattening par désaplatir[1] qui en l’occurrence trouve un sens tout à fait particulier quand on applique cette action à la pensée. Quand j’imagine désaplatir la pensée, je lui donne de la profondeur, du volume, différents angles, des points d’ombre et de lumière; le point devient une sphère, un cube ou encore une masse informe qui s’étend dans toutes les directions. Le dessin représente alors un médium de choix pour illustrer ce processus de « désaplatissement » et inviter le lecteur à prendre conscience que les cadres conceptuels qu’il a adoptés depuis l’enfance restreignent sa capacité à voir autrement.
« The medium we think in defines what we can see. »
(Sousanis, 2015, p.52)
Cette citation m’a rappelé une nouvelle que j’avais lue dans ma jeunesse. L’auteur (Sernine, 1993) proposait l’existence d’une couleur nouvelle; une couleur inconnue, que l’œil humain n’avait encore jamais vue. Je me rappelle alors ne pas avoir compris l’horreur et la peur viscérales qu’avait ressenties le personnage principal de la nouvelle devant l’inconnu. J’étais plutôt curieuse d’imaginer ce que pourrait être cette nouvelle couleur, comment et dans quelles conditions est-ce qu’elle pourrait se manifester ? C’est cette posture d’ouverture que Sousanis nous propose d’adopter en illustrant avec rigueur et finesse la fluidité et la multidimensionnalité de la réalité; en critiquant la pensée unidimentionnelle. S’inspirant du roman polyphonique à la Bakhtin et du concept de relations rhizomatiques de Deleuze et Guattari, Sousanis illustre comment notre compréhension du monde dépend de notre capacité à s’ouvrir à l’Autre.
Ici, pas de cases et de philactères qui s’enchaînent de façon linéaire sur plusieurs pages ou de personnages qui vivent moultes péripéties. Chaque plage est plutôt une composition qui allie philosophie, cognition et art. Par un judicieux dialogue entre narration et illustration, Sousanis réussit à combiner, superposer, multiplier les modes de perception pour nous détourner de l’aplatissement. En entrevue pour le blogue Teaching Culture (University of Toronto Press, 2015), Sousanis soulignait la particularité de la bande dessinée par rapport à d’autres types de productions artistiques par le fait qu’elle est à la fois séquentielle et simultanée. En effet, en plus des images et des philactères pris case par case (séquence), la page peut être lue comme une composition visuelle (simultanéité). Selon Sousanis, la combinaison de ces deux modes de perception reflète notre capacité à suivre une idée tout en étant empreints de l’environnement qui nous entoure.

Sousanis, 2015, p.38
Sousanis fait le pari que la bande dessinée puisse rendre intelligible des sujets complexes et difficiles à un plus grand nombre d’individus. Il propose de repousser les modèles d’écriture académiques par la juxtaposition de différents modes de perception et par la minoration de la barrière du vocabulaire (University of Toronto Press, 2015).
Du point de vue de la recherche, l’invitation de Sousanis à penser autrement (par la combinaison du texte et de l’image) propose d’engager le mouvement avec la pensée. En effet, le fait de sortir de soi; de mettre une idée en image sur le papier, permet d’entrer en relation avec nos pensées et d’étendre notre réflexion entre la conception et la perception. Ce « dialogue » avec nous-même permet, selon Sousanis, d’exprimer nos idées de façon à en accroître notre propre compréhension.

Sousanis, 2015, p. 79
En sortant des dichotomies cartésiennes et en rejetant les modèles de pensée linéaires et hiérarchiques, Sousanis réussit à mobiliser le dessin pour produire une connaissance incarnée, relationnelle et accessible. Par l’unification de la perception et de la pensée au cœur de son approche, il redonne à l’expérience sensorielle son importance dans la production du savoir.
Références :
Sernine, D. (1993), La couleur nouvelle, Québec Amérique, 154 pages
Sousanis, N. (2015), Unflattening, Cambridge Massachusetts : Harvard University Press, 193 pages
University of Toronto Press (8 avril 2015), Unflattening Scholarship with Comics, Teaching Culture, [consulté le 4 mars 2025] https://www.utpteachingculture.com/unflattening-scholarship-with-comics/
[1] J’utilise ici la traduction que j’ai adoptée lors de ma lecture du livre en version originale anglophone. Or, il est possible de trouver la version francophone de cet ouvrage sous le titre Le Déploiement publiée en 2016 chez Actes Sud.